Chine : l’incident des voeux du nouvel an


Est-ce un soubresaut ou un tournant dans l’histoire de la censure en Chine? L’avenir le dira. Les journalistes de l’hebdomadaire  Nanfang Zhoumo (南方周末) livrent en tout cas une bataille héroïque contre le pouvoir qui les enjoint de se taire. A l’occasion du Nouvel An, un éditorial courageux appelant à des réformes constitutionnelles en Chine devait être publié à la Une de leur magazine. Mais un propagandiste zélé a décidé de le censurer et l’a remplacé par un texte de sa main. Depuis, les défenseurs des libertés en Chine se sont saisis de l’affaire pour hurler au scandale sur les réseaux sociaux. Sur Weibo, des dizaines de  milliers de messages de soutien ont été postés par des journalistes et des citoyens anonymes. Et si la parole était en train de se libérer dans l’Empire du Milieu ?

Des photos postées sur Weibo montrent des citoyens chinois brandissant des pancartes affichanchant des messages de soutien au magazine Nanfang Zhoumo

Reprenons le fil de l’histoire. À l'occasion de la nouvelle année, les grands journaux politiques présentent leurs voeux  à leurs lecteurs sous forme d'éditorial politique. L'hebdomadaire  Nanfang Zhoumo (南方周末) entend se prêter  à l'exercice sous la plume de l'un de ses journalistes historique Dai Zhiyong (戴志勇). Ce dernier a préparé un éditorial intitulé Le rêve chinois, le rêve de constitutionnalisme (“中国梦,宪政梦”) réclamant la protection des droits civiques et le contrôle des pouvoirs en Chine. Après discussion avec le reste de l'équipe et le service de propagande local, l'éditorial original est remanié. La deuxième version appelle toujours au respect des droits civiques mais change son titre pour Les rêves sont les promesses de ce qui devrait être fait (梦想是我们对应然之事的承诺).

C'est pourtant une troisième version qui sera publiée dans l’édtion du 3 janvier de l’hebdomadaire. Tuo Zhen (庹震), responsable de la propagande de la région du Guandong, la région dans laquelle  Nanfang Zhoumo est publié, remanie une dernière fois l'éditorial sans en informer l'équipe de l'hebdomadaire. Les journalistes découvrent en même temps que leurs lecteurs les changements apportés à leur texte. Celui-ci est amputé de tout son contenu critique,  désormais agrémenté d'un nouveau paragraphe introductif et retitré  Poursuivons nos rêve (追梦).

Une méthode de censure inédite

Si la censure n'est pas nouvelle en Chine, la méthode utilisée pour ce qui est désormais connu comme “l’incident des voeux du nouvel an” (“New Year’s Greetings” incident) est inédite. C'est la première fois en Chine qu'un officiel chargé de de la propagande prend la responsabilité de modifier un texte sans en informer le journal concerné.

Devant l'énormité du procédé, les réactions fusent. Dès le 3 janvier, de nombreux internautes publient les différentes versions de l'éditorial sur site de micro blogging Weibo, pointant les différences entre le texte original et le texte remanié.

Les autorités réagissent et effacent les messages mentionnant les voeux du nouvel an. L’affaire est désormais sur la place publique et les messages de soutiens se multiplient sur le web.  Le 4 janvier, des journalistes anciennement employés par l’hebdomadaire publient une lettre ouverte dans laquelle ils décrivent Tuo Zhen comme un “tyran bureaucratique” connu pour étrangler la vitalité des médias chinois. Le 6 janvier, une deuxième lettre ouverte signée par une partie des journalistes de Nanfang Zhoumo demande la démission de Tuo Zhen .

De nombreux témoignages de soutien

Dans un effort désespéré pour étouffer la polémique, le directeur de Nanfang Zhoumo, Huang Can, publie sur le compte Weibo officiel de l'hebdomadaire un message affirmant que l'éditorial n'a pas été retouché par les services de propagande.

致读者:本报1月3日新年特刊所刊发的新年献词,系本报编辑配合专题“追梦”撰写,特刊封面导言系本报一负责人草拟,网上有关传言不实。由于时间仓促,工作疏忽,文中存在差错,我们就此向广大读者致歉

Loin de calmer le jeu, ce micro billet relance la polémique et les messages de soutien à l’équipe du Nanfang Zhoumo se font encore plus nombreux.

  • L’Université de Sun Yat Sen publie une lettre ouverte le 6 janvier ;
  • Le blogueur Han han dénonce la pression sous laquelle vivent les écrivains chinois ;
  • L’actrice Yao Chen, star des réseaux sociaux publie sur son compte le logo de Nanfang Zhoumo affublé de la citation de Soljenitsyne : “Une parole de vérité pèse plus que le monde entier”,
  • le blogueur Li Chengpeng écrit : "Nous n'avons pas besoin de grands immeubles, nous avons besoin d'un journal qui dit la vérité. Nous n'avons pas besoin d'une flotte de porte-avions, nous avons besoin d'un journal qui dit la vérité", rapporte le site Tea Leaf Nation.

Selon les estimations relatées sur Weibo, 29 activistes ayant manifesté leur soutien au Nanfang Zhoumo auraient été interrogés par la police, et certains seraient encore détenus.

Nous publions ci-dessous les deux premières versions de l'éditorial censuré ainsi que quelques extraits traduits.  N'hésitez pas à nous contacter si vous souhaitez traduire l'intégralité des textes originaux.

Le rêve chinois, le rêve de constitutionnalisme

Les citoyens pourront exprimer haut et fort et sans crainte leurs critiques à l'encontre du pouvoir si et seulement si le constitionnalisme entre en vigeur et si le pouvoir est efficacement contrôlé. C'est seulement à partir de ce moment que tout un chacun se sentira absolument libre de vivre sa vie comme il l'entend. C'est la condition sinéquanone à la construction d'une nation vraiment libre et forte...

Traduction extraite de la première version de l’éditorial. Source : China Media Project

Le rêve chinois, le rêve de constitutionnalisme

Les rêves sont les promesses de ce qui devrait être fait

Nous espérons que notre constitution se fasse les dents et qu'elle soit mise en pratique dans un futur proche. C'est de cette manière que la vieille nation qui est la nôtre pourra aborder sa délicate transition démocratique. C'est l'unique façon pour notre pays et son peuple de se dresser sur des fondations solides. Nous avons aujourd'hui une Chine où l'on peut rêver. Le temps est venu de permettre à chacun d'exaucer ses propres rêves.

Nous avons survécu au cauchemar de la Révolution culturelle et nous avons passé trente ans à revenir progressivement à la raison et au bon sens...
Nous parvenons de nouveau à réaliser ce qu'est la vérité, ce qu'est la déception. Nous parvenons de nouveau à distinguer le vrai du faux. Notre amour de la justice a été ranimé... Il y a plus de 170 ans, nous avons entamé progressivement notre réveil pour sortir de l'arbitraire de la loi impériale. Nous avons affronté des défaites, d'abord face aux Anglais, puis face aux Japonais... Avec la révolution de Xinhai (la Révolution chinoise de 1911), la dynastie des Qing est tombée et nos ancêtres ont construit la première République d'Asie. Mais une Chine libre, démocratique et prospère régie par une constitution n'a jamais vu le jour par la suite. A la place, les guerres firent rage à l'intérieur et à l'extérieur de nos frontières ; cruauté souffrance continuelles...

Aujourd'hui, bien plus que d'accéder à la richesse matérielle,- nous rêvons d'accéder à la richesse spirituelle. Nous ne rêvons pas seulement que notre pays devienne puissant mais bien plus que le peuple de Chine accède à la dignité.

"Les coeurs des Chinois pourront briller comme le jour et la nuit" seulement si le constitutionnalisme est mis en place et les droits (civils) respectés. A partir de ce moment là seulement, la "police urbaine" pourra traiter les petits traficants avec plus de souplesse. A partir de ce moment là seulement, nos maisons deviendront réellement nos châteaux...

Les citoyens pourront exprimer à voix haute et sans craintes leurs critiques à l'encontre du pouvoir seulement si le constitionnalisme entre en vigeur et si le pouvoir est efficacement contrôlé. C'est seulement à partir de ce moment que tout un chacun se sentira libre de vivre sa vie comme il l'entend. Alors, nous pourrrons constuire une vraie nation libre et forte...

Traduction extraite de la deuxième version de l’éditorial. Source : China Media Project

Les rêves sont les promesses de ce qui devrait être fait

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