"De Cuba", première et unique revue indépendante publiée à Cuba


De Cuba est la première revue indépendante publiée sur l’île depuis l'arrivé de Fidel Castro au pouvoir. Deux exemplaires de cette revue ont vu le jour avant que son directeur, Ricardo González Alfonso, ne soit condamné le 7 avril 2003 à vingt ans de prison pour ‘‘actes contre l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’Etat".

Au cours des années 90, marquée par la période dite “spéciale” d’ouverture relative de l’île vers l’extérieur, apparaissent de petites agences de presse indépendante où circule l’information hors du traditionnel contrôle de l’État. Cuba Press, que codirige l’ancien journaliste de la télévision officielle Ricardo González Alfonso fait partie de ce réseau. Ces nouveaux journalistes indépendants ne peuvent néanmoins proposer de publications, l’accès à l’impression restant très sévèrement réglementé et les imprimantes individuelles, interdites.

Ricardo González Alfonso parvient tout de même à franchir le pas, en décembre 2002, lorsque paraît le premier exemplaire de De Cuba. Doté d’une pagination fournie, ce bimestriel doit se contenter d’une diffusion confidentielle dans les milieux de la dissidence, mais l’intérêt du lecteur est là. La revue aborde, en effet, des sujets ignorés par la presse officielle, tels que le racisme à Cuba ou le projet Varela. Cette campagne, lancée en 2002 par le dissident et Prix Sakharov Oswaldo Paya (décédé le 22 juillet 2012) avait recueilli plus de 11 000 signatures sur l'île pour réclamer des changements démocratiques par la voie constitutionnelle.

La coïncidence de cette initiative et du lancement de De Cuba ébranle un gouvernement qui tolère mal la contestation. Un autre numéro de la revue paraît en février 2003. Alors que la troisième édition est en préparation, la main du régime met fin à un timide vent de libertés. Le 18 mars 2003 advient le “Printemps noir”, au cours duquel 75 dissidents sont arrêtés dont Ricardo González Alfonso. Condamné à vingt ans de prison pour “espionnage” et “atteinte à l’indépendance et à l’intégrité territoriale de Cuba”, le journaliste est finalement libéré le 13 juillet 2010, en contrepartie d’un exil forcé. Il vit depuis à Madrid. Reporters sans frontières propose ici les deux éditions complètes de De Cuba ainsi que la traduction des articles issus du numéro 2 de la revue sur le projet Varela :

Le projet Varela est une pétition lancée en 1998 par le dissident cubain Oswaldo Paya Sardinas, demandant l'organisation d'un référendum sur une réforme constitutionnelle.

Projet Varela : une perche tendue à la démocratie, par Manuel Cuesta Morúa

L’impact politique du projet Varela a été immense. Sa singulière connotation psychologique a éveillé la sempiternelle curiosité humaine pour l’inconnu et a capté, au-delà de ses qualités intrinsèques, l’imagination de gens intéressés et simples, qui aspirent à des remous politiques dans les eaux trop tranquilles de l’île officielle. Une reconnaissance méritée.

L’idée selon laquelle il n’est pas d’alternative sérieuse à Cuba est une réalité exclusive des pages poussiéreuses de la presse officielle. Si besoin il y avait d’une confirmation des faits par les masses, alors l’opposition s’est révélée une donnée ancrée dans la conscience collective de la citoyenneté cubaine. La pétition pour la pérennité du socialisme – preuve patente que le gouvernement perd de son imagination défensive – démontre a contrario que l’opposition s’est définitivement installée dans l’imaginaire politique du pays. Une tâche laborieuse.

Et voici un sujet curieux : tandis que les élites connaissent le Varela qui nous a appris à réfléchir, “le peuple”, mot pour moi imprononçable, ne connaît que le Varela qui veut nous changer. Car les peuples ne connaissent pas leurs héros nationaux à travers les élites, mais par l’identification qu’ils établissent avec leurs propres inquiétudes. J’exagère volontairement l’identification des Cubains avec le projet Varela. Mais cette exagération me permet de souligner un fait essentiel : les Cubains vivent entourés de certaines inquiétudes que les organisateurs de ce projet ont réussi à ramener au plan légal.

Le projet Varela annonçant la possibilité d’une fin, a stimulé certaines inquiétudes et enthousiasmes. Un atterrissage brutal du totalitarisme est légitimement souhaité par beaucoup de gens. Pas par moi. Pourquoi ?

Les options envisagées par le projet Varela se situent, à mon avis, entre la rationalité politique et l’enthousiasme. Elles se placent, d’autre part, entre l’approche hâtive et l’approche graduelle des changements humains. Entre la cuisson de la tortilla et la cuisson du ragoût.

Et pour des changements démocratiques à Cuba, il me semble préférable la rationalité, le graduel et le ragoût. Raison pour laquelle je n’ai pas soutenu cette perche tendue à la démocratie, si bien préparée par les “varelistes”. Quelqu’un insiste pour la saisir ? C’est aussi un droit contre lequel aucun démocrate ne devrait se prononcer.

Mais qu’est-ce que je veux dire en différenciant la rationalité de l’enthousiasme ? Plusieurs choses. Premièrement : que les opérations mathématiques ne sont pas une méthode valable pour la reconnaissance des valeurs. Les droits de l’Homme ne peuvent pas être octroyés quand 51% sont pour ni supprimés lorsque 51% sont contre, selon la logique par ailleurs légitime du jeu démocratique. Autrement dit : entre égaux, il n’y a de la place que pour la mutuelle reconnaissance de leur identique condition humaine, car le peuple ou les majorités ne sont pas supérieurs aux citoyens qui les constituent. Deuxièmement : qu’on ne doit pas mettre en danger par l’action personnelle la légitimité d’un effort. Le gouvernement, qui constitutionnellement parlant ne fait jamais de cadeau, n’a pas accepté le défi proposé. Malgré l’intérêt supposé d’assister à l’agitation sociale, politique et médiatique à propos du référendum en question, il semble assez compliqué de risquer une défaite sur un sujet pour lequel la concurrence politique a de sérieuses limites. Et je ne saisis toujours pas d’où viendrait la légitimité de mon quartier à déterminer par le vote si j’ai le droit de m’exprimer librement. Troisièmement : que les buts politiques doivent garder un certain lien avec leurs chances d’aboutir. Je vois mal comment un gouvernement qui, aujourd’hui, se réunit pour décider s’il élimine ou conserve l’autorisation de sortie du territoire pour ses citoyens ira, demain, tenir une autre réunion pour préparer sa probable défaite. Il y a un chemin de la rationalité au graduel. Et sur ce point, évidemment, tout dépend de la perspective.

À mon avis, le projet Varela doit être interprété de la manière suivante : sa logique prétend que la meilleure façon de sortir de la crise se trouve à travers des élections libres. Plus vite celles-ci se tiendront, plus vite arrivera la sortie de crise. Il s’agit d’une approche hâtive qui associe la démocratie aux mécanismes d’accès au pouvoir, plutôt qu’aux conditions nécessaires à son exercice démocratique. En quelques mots : d’abord un gouvernement démocratique, ensuite une société démocratique. Une approche qui peut être valable mais avec laquelle, dans la situation actuelle de Cuba, je ne suis pas d’accord.

Selon l’approche que je partage avec un grand nombre de compatriotes, il faut un atterrissage en douceur du totalitarisme. On constate déjà une perte critique de sa capacité centralisatrice et répressive, ce qui rend possible une organisation plus aboutie de la société civile et politique et un meilleur contexte pour l’identification des citoyens à d’autres alternatives.

Toutes les sociétés démocratiques organisent des élections libres. Mais dans toutes il existe un tissu de libertés, plus ou moins consolidé, qui s’exprime par le dense réseau de la société civile : une presse libre et indépendante, des organisations autonomes, un sentiment de citoyenneté, une reconnaissance légale des alternatives politiques et, très important, un consensus sur les valeurs basiques qui rend possible le jeu démocratique, sur la base d’accords fondamentaux qui évitent la désagrégation de la société. Les élections libres sont une partie et le résultat de cette libre interaction d’espaces divers, différents et définis, et non pas ses prémisses.Selon l’approche que je partage avec un grand nombre de compatriotes, il faut un atterrissage en douceur du totalitarisme. On constate déjà une perte critique de sa capacité centralisatrice et répressive, ce qui rend possible une organisation plus aboutie de la société civile et politique et un meilleur contexte pour l’identification des citoyens à d’autres alternatives.

Toutes les sociétés démocratiques organisent des élections libres. Mais dans toutes il existe un tissu de libertés, plus ou moins consolidé, qui s’exprime par le dense réseau de la société civile : une presse libre et indépendante, des organisations autonomes, un sentiment de citoyenneté, une reconnaissance légale des alternatives politiques et, très important, un consensus sur les valeurs basiques qui rend possible le jeu démocratique, sur la base d’accords fondamentaux qui évitent la désagrégation de la société. Les élections libres sont une partie et le résultat de cette libre interaction d’espaces divers, différents et définis, et non pas ses prémisses.

Il y a une différence entre les pays organisés selon les principes des sociétés ouvertes et ceux organisés selon les principes d’une société fermée. Dans les premiers, des désaccords se manifestent sur les buts, mais presque jamais sur les moyens d’atteindre ces buts : c’est ce qu’on appelle partager les mêmes règles du jeu. Dans les seconds, les désaccords émergent aussi bien sur les fins que sur les moyens, ce qui veut dire qu’il n’y a pas de références socialement partagées pour organiser la société.

Voilà ce qui explique le ragoût. Il faut cuisiner lentement ces références communes et simultanément construire les espaces dans lesquels ces références pourraient fonctionner d’une manière productive. Pour arriver à une destination il faut un chemin, sauf si on a un parachute. Et pour arriver à certaines destinations il nous faut le chemin adéquat.

Le plus souvent, les démocraties résolvent leurs crises en convoquant des élections immédiates. Un gouvernement en remplace un autre et, parfois, fait mouche. Mais il est clair qu’elles disposent d’un chemin déjà tracé. Les sociétés totalitaires n’arrivent pas à résoudre leurs crises en convoquant des élections libres et immédiates. Entre autres, parce qu’elles doivent d’abord reconstruire la notion de liberté et permettre que tous les acteurs aient un contrôle minimum sur le temps chronologique.

Comment construire les chemins appropriés pour atteindre la démocratie ? Nous sommes en train de l’imaginer. Il y a néanmoins deux conditions basiques, communes à toutes les transitions pacifiques, qui me semblent indispensables : le dialogue et la reconnaissance mutuelle entre adversaires.

Ceci n’est pas tendre la perche à la démocratie. À Cuba, cette perche ne nous donnerait pas la garantie de tomber dans une urne... libre.

Le projet Varela : une alternative crédible, par Osvaldo Afonso Valdés

Le 10 mars de l’année dernière, le projet Varela a été remis à l’Assemblée nationale. Onze mille vingt signatures de Cubains de toutes les provinces du pays ont parrainé le document, proposé à l’abri de l’article 88, paragraphe g, de la Constitution en vigueur à Cuba. La Magna Carta cubaine est, sans aucun doute, un texte qui reflète l’ordre antidémocratique régnant sur l’île. Néanmoins, elle prévoit également certains droits, comme celui reconnu par l’article 88, paragraphe g.

Le Projet défend cinq points et sollicite à l’Assemblée la convocation d’un référendum pour déterminer si le peuple est pour ou contre ceux-là. En quelques mots, ces points sont les suivants :

  1. Droit à la libre association et réunion et droit à la liberté d’expression et de presse.
  2. Amnistie pour les prisonniers politiques qui n’ont pas commis d’actes violents.
  3. Droit des citoyens à constituer des entreprises privées, de manière individuelle ou collective.
  4. Transformation de la loi électorale afin de démocratiser le processus électoral à Cuba.
  5. Tenue d’élections générales dans un délai compris entre 260 jours et un an après le référendum.

Les difficultés que le projet Varela a affrontées avant d’être soumis à l’Assemblée n’ont pas été minces. La dénommée Sécurité de l’État n’a pas rogné sur les moyens pour freiner et empêcher la réussite de cette initiative. Menaces, détentions, confiscations de signatures, agressions d’activistes et falsifications de signatures ont été monnaie courante pendant les mois qui précédèrent le dépôt du projet. Même dans les rangs de l’opposition, nombreux ont été ceux qui se définissaient non seulement comme des critiques mais aussi comme des adversaires. Certains avançaient des raisons pour ne pas le soutenir, d’autres l’accusaient d’être marxiste, car basé sur la Constitution.

Ceux qui, comme moi, ont soutenu le projet Varela ne le considèrent pas parfait. Il pouvait être mieux. Mais ses réussites sont indiscutables. Le fait qu’une initiative de l’opposition ait réussi à être soutenue par des milliers de citoyens non membres d’organisations d’opposition révèle un saut qualitatif dans l’exercice de la société civile indépendante. Pour la première fois, nous avons trouvé le moyen d’associer des milliers de citoyens à la revendication de transformations démocratiques. L’opposition a assumé un rôle de leadership pour beaucoup de citoyens qui ont rompu avec la culture de la peur.

L’affirmation qui prétend que le projet Varela est marxiste parce qu’il se base sur un droit reconnu par la Constitution est peu sérieuse. Lequel des cinq points de ce projet suppose la mise en œuvre des postulats marxistes ? Étaient-ils fascistes, ceux qui se sont déplacés pour voter pour le “non” au référendum de Pinochet au Chili ? Et lorsqu’on se rend au service d’enregistrement d’associations pour y inscrire une organisation de la société civile indépendante, ceux qui le font deviennent-ils marxistes ? L’absurdité d’une telle affirmation est évidente.

Un autre des arguments agités par les détracteurs du projet est que les droits sur lesquels celui-ci se penche ne doivent pas être soumis à un référendum, car ce sont des droits inaliénables. C’est un argument philosophique. Pourtant, nous sommes bien confrontés à une tyrannie qui viole ces droits et, face à cette réalité, il ne peut y avoir que des propositions d’ordre pratique. Ce ne sera pas en réfléchissant éternellement autour d’une table que nous allons associer les citoyens à la défense des leurs droits piétinés. En outre, penser que le peuple pourrait ne pas approuver le respect des libertés et les changements nécessaires pour que celles-ci soient respectées supposerait ne pas croire aux aspirations des Cubains à la liberté. Les promoteurs du projet Varela, de surcroît, ont proposé la publication du texte de la proposition afin qu’il soit connu de tous.

La société cubaine a besoin de ces changements, et une réponse négative de l’Assemblée nationale ne paralyserait pas la demande populaire, qui s’exprime par des milliers de signatures apposées librement par les citoyens, en soutien au projet : c’est là où réside sa force. Le combat pacifique aura du succès dans la mesure où il réussira à attirer un soutien plus grand et plus explicite de la part des citoyens. On n’a jamais vu une tyrannie à vocation suicidaire, qui s’assoit pour négocier avec l’opposition sans la pression populaire, si elle se sent capable de perdurer contre la volonté du peuple. L’autre option passerait par laisser l’avenir dans les mains du temps, et cela semble peu responsable.

Le projet Varela n’a pas la prétention d’être la seule proposition de l’opposition, mais aucune autre n’a recueilli le soutien explicite de milliers de citoyens qui, malgré la peur, ont apposé leur signature. Il ne s’agit pas non plus d’une simple démarche devant le parlement. C’est une campagne qui grandit et qui se poursuivra.

Le parlement cubain n’a pas encore donné une réponse aux milliers de citoyens qui ont souscrit à la proposition élaborée par le Movimiento Cristiano Liberación et propagée avec succès par Todos Unidos. La réaction gouvernementale a été la collecte de 8 millions de signatures dans un contexte de forte pression politique sur les citoyens, dans le but de consigner dans la Constitution l’irrévocabilité du socialisme. Mais les articles à l’abri desquels nous soumettons la demande de référendum sont toujours en vigueur.

Dans un article, on peut fournir des arguments, des raisons ou donner une opinion. Mais le meilleur des arguments est sans doute le soutien, international et surtout à l’intérieur de Cuba, que le Projet Varela continue de réunir.

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